Brad Mehldau

Brad Mehldau

piano

Biographie

Brad Mehldau est, comme l’écrivait le New Yorker en 2023, « sans doute le plus grand pianiste de jazz en activité ». C’est certainement exact, même si cette formule reste en deçà de l’étendue de ses dons. Il s’est imposé, vite et sans détour, comme une sorte de phénomène du jazz il y a plus de trente ans, et n’a cessé depuis d’élargir les frontières du genre tout en multipliant les réussites dans d’autres disciplines. Chemin faisant, Mehldau a trouvé des stratégies aussi ingénieuses qu’exploratoires pour marier ses différentes passions, repérant les points de jonction entre le jazz, le rock, la pop, la poésie et tant d’autres champs d’intérêt — dont ce romantisme allemand qui confère à son œuvre une charge émotionnelle si viscérale. Ce faisant, il est devenu l’un des musiciens vivants les plus influents.

Les révélations et les innovations étaient là dès le départ. À partir du milieu des années 1990, alors que Mehldau et ses partenaires, le contrebassiste Larry Grenadier et le batteur Jorge Rossy, avaient encore une vingtaine d’années, ils ont bâti une esthétique fraîche et singulière pour le trio de piano jazz. Leurs concerts faisaient naître une série de contradictions étonnamment fluides : lyriques et introspectifs, mais aussi exaltants et rhapsodiques, explorant des mesures inhabituelles et bousculant les idées reçues sur l’interaction collective, tout en donnant à chaque instant une impression de facilité et d’émerveillement. D’une manière ou d’une autre, Mehldau parvenait à placer sur un pied d’égalité les deux dimensions les plus marquantes de son art : ses explorations d’improvisateur, venues du plus profond de lui-même, et son amour de la forme chanson.

En 1996, le trio entame une série de cinq albums publiés sous le titre The Art of the Trio, confirmant la clairvoyance du groupe et la volonté de Mehldau d’élargir le répertoire du jazz. Pour Songs: The Art of the Trio Volume Three, paru en 1998, il choisit « Exit Music (For a Film) » de Radiohead et « River Man » de l’énigmatique auteur-compositeur Nick Drake. Cette sélection relevait d’une évidence toute naturelle — musicien de jazz issu de la génération X, Mehldau étudiait les standards tout en suivant avec attention l’évolution du rock —, mais son impact fut considérable.
Mehldau a démontré que le rock alternatif et d’autres styles contemporains pouvaient constituer des supports d’improvisation aussi solides que stimulants — ces enregistrements n’avaient rien de concessions commerciales — et l’avant-garde du jazz porte depuis la marque de cette avancée. Bien avant ses trente ans, le pianiste s’était imposé comme une figure incontournable de la culture jazz. Ses concerts en trio au Village Vanguard étaient devenus un passage obligé pour quiconque s’intéressait à l’état de l’art. Il avait développé un langage improvisateur que des musiciens plus jeunes que lui se sentaient tenus de décortiquer.

En 1999, Mehldau publie son premier album en piano solo, Elegiac Cycle, affirmant son approche singulière d’un format pourtant largement exploré. Plutôt que de développer des standards, il propose une série de pièces riches en improvisation, profondément nourries par la musique classique et par les innovations narratives circulaires de l’Ulysse de James Joyce. Cet ouvrage a également influencé Places, paru l’année suivante, carnet de voyage sonore mêlant morceaux en trio et performances solo. Il s’associe ensuite au producteur et musicien Jon Brion pour concevoir Largo, en 2002, fusion d’idées jazz et de pop expérimentale dont l’influence allait s’avérer considérable, contribuant à définir le son de la musique improvisée du XXIe siècle.

Sonoriquement audacieux et d’une texture remarquable, Largo voit Mehldau et Brion se retrouver autour d’une sensibilité mélodique empreinte d’une douce-amertume cinématographique, sur un programme de compositions originales et de reprises de Radiohead, Lennon-McCartney et Jobim. « J’ai vu des groupes se former autour d’un seul morceau de ce disque », confiait Brion au New York Times. Dans le souci de prolonger leur collaboration sans la répéter, Mehldau et Brion conçoivent en 2010 Highway Rider, faisant appel à des musiciens tels que le saxophoniste Joshua Redman et intégrant un orchestre de chambre. Redman avait été une figure essentielle dès les débuts de la carrière de Mehldau, lorsque le pianiste avait rejoint deux pairs déterminants pour leur génération — le contrebassiste Christian McBride et le batteur Brian Blade — au sein du quartet du saxophoniste. Leur alchimie fut documentée pour la première fois sur l’album phare de Redman, MoodSwing (1994), puis sur les débuts de Mehldau chez Warner Bros. en 1995, offrant un contrepoint virtuose et sans ostentation à l’axe plus singulier formé par Grenadier et Rossy. Mehldau et Redman ont distillé leur complicité jusqu’à son essence la plus télépathique sur l’album en duo Nearness, enregistré en tournée en 2011.

En 2004 paraît Live in Tokyo, exemple remarquable de ce que peut être un récital solo de Mehldau. D’autres témoignages salués par la critique suivront, parmi lesquels Live in Marciac (2011) et le vaste coffret 10 Years Solo Live (2015), mêlant jazz, musique classique et relectures de grands classiques de la pop. En 2005, après dix albums enregistrés ensemble, le pianiste présente un nouveau trio avec Day Is Done. Grenadier reste fidèle au poste, mais le nouveau groupe accueille le batteur Jeff Ballard, dont le toucher, à l’image de celui de Rossy, se révèle finement interactif, quoique moins aérien et plus robuste. Cette formation enregistrera neuf albums ensemble, le dernier étant Seymour Reads the Constitution!, nommé aux Grammy Awards en 2018.

Fin 2005, Mehldau s’associe à l’un de ses modèles, le guitariste Pat Metheny, pour deux projets : Metheny/Mehldau, paru l’année suivante, essentiellement en duo, avec Ballard et Rossy sur deux morceaux, puis Metheny/Mehldau Quartet en 2007, où cette même section rythmique intervient sur l’ensemble du disque. Sur ces deux albums, les deux coleaders apportent chacun des compositions originales et trouvent un terrain d’entente exaltant, savourant leur intuition mélodique commune ainsi que l’ivresse d’une formation post-bop swinguante en pleine possession de ses moyens.

L’année même où il présente sa collaboration avec Metheny, Mehldau dévoile un autre projet, à la croisée de ses passions de longue date pour la poésie, la mélodie et la narration classique. Avec la soprano Renée Fleming, Love Sublime met en lumière la musique kaléidoscopique que Mehldau a composée pour Le Livre d’heures du poète Rainer Maria Rilke. De même, pour Love Songs, projet double album paru en 2007 avec la mezzo-soprano Anne Sofie von Otter, Mehldau met en musique un ensemble varié de poèmes et de chansons d’amour signés Sara Teasdale, E. E. Cummings, Philip Larkin, Joni Mitchell et bien d’autres.

Mehldau avait 35 ans lors de la parution de Love Sublime — un âge qui pourrait laisser présager un certain confort créatif, voire un léger relâchement de l’ambition artistique la plus pure. Il n’en est rien : depuis deux décennies, Brad Mehldau évolue dans une audace créative sans faille. À parcourir sa discographie sur le papier, on peut légitimement se demander comment des projets d’une telle diversité peuvent émaner du même artiste. Mais le secret de cette alchimie tient à sa capacité à en dégager les lignes de force, et à avoir cultivé un toucher pianistique ainsi qu’une sensibilité mélodique et harmonique intensément personnelle, quel que soit le contexte.

En 2013, il collabore avec l’Orpheus Chamber Orchestra pour enregistrer Variations on a Melancholy Theme (paru en 2021), qui semble tenir lieu de bande originale à un chef-d’œuvre cinématographique encore à venir. Avec le batteur Mark Guiliana, féru de groove, il forme le duo Mehliana et publie en 2014 Taming the Dragon, œuvre postmoderne panoramique nourrie à l’électronique. Aux côtés du prodige de la musique acoustique Chris Thile, il explore des territoires plus enracinés sur un album éponyme paru en 2017, réunissant compositions originales et reprises de Joni Mitchell, Bob Dylan et d’autres.

Au cours de la dernière décennie, Mehldau a livré certaines de ses œuvres les plus audacieuses, à des échelles radicalement différentes. Finding Gabriel, récompensé aux Grammy Awards et paru en 2019, réunit une distribution impressionnante de collaborateurs de premier plan pour un tour de force qui transcende les genres, inspiré par l’étude de la Bible menée par Mehldau. Jacob’s Ladder, en 2022, rassemble une distribution tout aussi large et puise plus directement dans le rock progressif, l’une des toutes premières passions musicales de Mehldau. Ces deux projets marient avec agilité l’acoustique et l’électronique, le confort et la dissonance, le passé et l’avenir, avec des résultats parfois franchement surréalistes.

En tant que pianiste solo, il ne s’est pas montré moins intrépide. Suite: April 2020 est une méditation aussi belle qu’accessible sur l’expérience de la pandémie. Sur les albums After Bach (2018), After Bach II (2024) et Après Fauré (2024), Mehldau mêle répertoire classique et compositions originales inspirées de ce répertoire, mettant ainsi en lumière l’âme méconnue et l’esprit d’improvisation propres à la tradition classique européenne. (On ne sait comment, les pièces de Mehldau atteignent des profondeurs émotionnelles qui dépassent parfois celles des œuvres originales.) Your Mother Should Know: Brad Mehldau Plays the Beatles, très remarqué à sa sortie en 2023, rend un hommage poignant aux plus grands auteurs-compositeurs de l’ère rock. Elliott Smith, sans doute le plus grand auteur-compositeur de l’histoire de l’indie-rock, reçoit un traitement tout aussi empreint de tendresse sur Ride Into the Sun, enregistrement en formation paru en 2025.

Outre son abondante production en tant que leader et pianiste solo, Mehldau s’est révélé un accompagnateur et collaborateur généreux — en particulier auprès des musiciens avec lesquels il a grandi à New York dans les années 1990. L’album Solid Jackson, paru en 2024, pour ne citer qu’un exemple, fait revivre un groupe swinguant baptisé MTB, réunissant Mehldau, le saxophoniste Mark Turner et le guitariste Peter Bernstein (avec également Grenadier et le batteur Bill Stewart). Leur premier album, Consenting Adults, avait été enregistré en 1994 avec la même formation, à l’exception du batteur Leon Parker. Au milieu d’une œuvre aussi thématique et intellectuellement exigeante, des enregistrements comme Solid Jackson rappellent que Mehldau reste avant tout un musicien de jazz en activité, pour qui les disques de hard-bop demeurent des textes sacrés.

Ces dernières années, la formation historique du Joshua Redman Quartet du milieu des années 1990 — avec Mehldau, Christian McBride et Brian Blade — s’est reconstituée pour deux albums, RoundAgain en 2020 et LongGone en 2022. Les autres contributions notables de Mehldau sont trop nombreuses pour être toutes citées ici ; on y trouve des enregistrements aux côtés de figures aussi aventureuses que Lee Konitz, Charlie Haden, Charles Lloyd, Paul Motian, Michael Brecker, Kurt Rosenwinkel, Chris Potter et Wayne Shorter, dont il a participé à l’album Alegría, récompensé d’un Grammy Award. Hors du jazz, les collaborations sont tout aussi nombreuses : Mehldau a contribué à des albums de Willie Nelson et de Scott Weiland (Stone Temple Pilots), en plus d’un travail conséquent pour le cinéma, notamment une version en trio de « Blame It on My Youth » pour Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick.

Tout au long de ce siècle, nombre des enregistrements de Mehldau, en particulier ceux marqués par une inspiration classique, sont nés de commandes passées par des institutions prestigieuses telles que le Carnegie Hall. Cette institution, parmi d’autres, a contribué à plusieurs des réussites majeures de ces vingt dernières années, dont The Folly of Desire (2019), mariage exigeant de jazz, de musique classique et de poésie avec le ténor Ian Bostridge, et 14 Reveries (2022), recueil de pièces solo concises et rhapsodiques, dans la lignée conceptuelle de Suite: April 2020. Comme souvent chez Mehldau, ces « rêveries » peuvent se révéler exigeantes sur le plan technique et temporel, tout en communiquant avec l’immédiateté de la musique populaire.

Pour qui souhaite mieux comprendre la démarche et les ambitions de Mehldau, celui-ci s’est heureusement révélé l’un des écrivains les plus fins et les plus passionnés de la musique improvisée, livrant notes de pochette, essais et autres textes empreints de réflexion et de précision. En 2026, il lance Watching Rome Burn, une newsletter Substack où il explore les correspondances entre les arts, l’histoire, la politique, la théologie et la philosophie, souvent teintée d’une bienvenue franchise autobiographique.

Trois ans plus tôt, il avait publié Formation: Building a Personal Canon, Part One, mémoires couvrant sa vie jusqu’au milieu de sa vingtaine. Le livre raconte l’histoire d’un enfant d’une grande intelligence et d’une extrême sensibilité, né en Floride, ayant grandi principalement dans le Connecticut avant de s’installer à New York pour étudier le jazz à la New School, y trouvant mentors et figures tutélaires auprès de musiciens brillants comme le pianiste Fred Hersch. C’est aussi, pour un ouvrage de ce genre, un texte d’un courage remarquable : l’artiste y aborde les traumatismes qu’il a dû affronter, de son adoption à ses premières interrogations sur sa sexualité, jusqu’à l’addiction qui a failli le briser.

« C’est une écriture incroyable, a confié le réalisateur Paul Thomas Anderson. C’est libre, précis, tranchant comme une lame. Brad écrit comme il joue du piano : avec une force délicate et un don pour retrouver ses souvenirs et les transformer en émotions denses. »

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